A l'instar des Océanites tempêtes et
Mouettes tridactyles emportées en décembre 1999 par " Lothar " jusqu'au
Léman, et dont la plupart avaient été mazoutées
par le pétrole de l' " Erika " naufragé au
large de la Bretagne, un Fou de Bassan nous a rendu visite ces
derniers jours, déporté par les vents d'ouest. Ce
visiteur de " Prestige " porte les traces de mazout sous
son ventre, ce qui indique qu'il provient directement de l'Atlantique.
Découvert par le pêcheur et ornithologue Raphaël
Jordan au large de Thonon le 1er février, nous l'avons retrouvé le
lendemain au milieu du Léman. Il s'agit du premier Fou de
Bassan observé sur le Léman et le 4e en Suisse, le
premier datant de juin 1998 sur le Rhin à Bâle.
Oiseau pélagique par excellence, le Fou de
Bassan a un long corps effilé adapté aux plongeons
spectaculaires : il s'élance de 10 à 40 mètres
de hauteur en repliant ses ailes en arrière juste avant
l'impact, pénétrant dans l'eau verticalement ou à différentes
inclinaisons suivant la profondeur à laquelle se trouvent
les poissons dont il se nourrit. Fardé comme un clown, l'adulte
est caractéristique, entièrement blanc avec la tête
crème et le bout des ailes noir. Le jeune est entièrement
brun pointillé de blanc, puis acquiert progressivement le
plumage adulte en quatre à six ans.
Le Fou de Bassan niche en colonies
très denses
comptant des milliers de couples, exclusivement sur des îlots
de l'Atlantique Nord, en Europe et au Canada. En 1988, il existait
36 grandes colonies européennes contre 13 vers 1900, les
trois quarts étant situées sur les îles Britanniques,
qui hébergent plus de 170'000 couples. La colonie de reproduction
la plus proche se trouve dans l'archipel des Sept-Îles en
Bretagne, à 750 km au nord-ouest du Léman.
Dès le mois de septembre, les oiseaux se dispersent
dans l'océan, certains individus (adultes surtout) demeurant
près des colonies et dans le golfe de Gascogne alors que
d'autres (jeunes surtout) migrent le long des côtes africaines
jusqu'au Sénégal ou pénètrent dans
la partie occidentale de la Méditerranée jusqu'en
Italie. Le retour sur les colonies a lieu dès le mois de
mars. L'espèce est extrêmement rare à l'intérieur
des terres.
Tout comme le pétrole de l' " Erika " sur
les Mouettes tridactyles en décembre 1999, celui du " Prestige " a
atteint le Léman, souillant le ventre du premier Fou de
Bassan observé sur ce lac. Comme pour éveiller notre
conscience à la tragédie écologique que sont
les marées noires, cet émissaire nous rappelle que
des milliers d'oiseaux marins sont actuellement recueillis mazoutés
sur les côtes atlantiques.
Texte et photos : Jean-Marc Fivat et Lionel Maumary
3.2.2003