
Le matin du 21 juillet 2003, lorage qui menaçait
depuis hier soir a éclaté, accompagné de
vents violents et de précipitations diluviennes. Cela
faisait longtemps que le ciel ne sétait pas assombri
de la sorte, après 2 mois de canicule. Peut-être
ai-je eu un pressentiment, je ne le saurai jamais.
Ce mois de juillet trop calme avait fini
par me lasser et je nétais plus retourné à lîle
depuis 10 jours exactement, date à laquelle jy avais
vu 2 Guignettes. Jy suis arrivé à midi moins
le quart, sans remarquer loiseau sombre posé trop
en évidence sur la digue. Il ny avait déjà plus
de vent et le soleil brillait à nouveau. Une petite troupe
de 8 Sarcelles dété et surtout une cinquantaine
de Sternes pierregarins railleuses menant le bal. Une nouvelle
famille de Foulques macroules et une libellule pondant à la
surface de leau calme, à labri de lîle,
attirent mon attention...
Je réalise subitement, éberlué, quun Pluvier doré en
plumage nuptial remplit le champ de mon télescope, immobile
comme une statue. Je comprends immédiatement quil
sagit dune des deux espèces accidentelles à cause
de létendue du noir sous le ventre, jusquaux
sous-caudales et aux flancs, et je suis frappé par la
longueur des tarses. Ne connaissant pas les critères distinguant
le Pluvier dominicain du Pluvier fauve (je navais jamais
observé ni lun ni lautre), jappelle
Laurent Vallotton qui me les énumère ; létendue
du ventre moriente dabord vers le Pluvier dominicain,
et ce nest quaprès avoir entendu le cri, que
jattribue à un Chevalier arlequin, que je réalise
quil sagit plutôt dun Pluvier fauve.

Le Pluvier fauve niche en Sibérie arctique de la péninsule
de Iamal à celle des Tchouktches,
ainsi que sur la côte occidentale de lAlaska. Il hiverne
de la Somalie aux îles du Pacifique.
Cest tellement incroyable cette
espèce
sibérienne na jamais été observée
en Suisse - que je narrive toujours pas à y
croire, et après que loiseau a disparu dans la
végétation je me demande si je nai pas
rêvé ; je répands la nouvelle avant dêtre
absolument sûr de lidentification. Pendant lheure
qui suit, loiseau reste caché dans la végétation
et seuls ses cris dArlequin "chu-vit" sélevant
de lîle trahissent sa présence, éprouvant
la patience de Joël Bruezière et Patrich Höhener
qui sont arrivés vers 12h30. Il finit enfin par sortir
et remonter sur lenrochement, non sans un court vol exhibant
le dessous gris de ses ailes. Cest là quil
pourra être apprécié par Dinah Saluz Jérôme
Duplain, Isabelle Henry, François Henry, Yves Menétrey,
Terry Guillaume, Michel Baudraz et Adrian Jordi pendant les
deux heures qui suivent. Il demeure très statique, faisant
un brin de toilette ou picorant de temps à autres.
Tous les caractères de lespèce sont notés
: courte projection primaire (les ailes dépassent à peine
la queue), bec plutôt long, haut des flancs à peine
mêlés de blanc, manteau et primaires dorés
contrastant avec les couvertures argentées ; seul un mâle
peut avoir le noir du ventre si uni et étendu. Non sans
avoir une dernière fois exhibé une dernière
fois ses aisselles grises, cet hôte si rare et inattendu
senvole vers le large à 14h24, puis après
effectué une large boucle revient sur nous et passe juste
au-dessus de nos têtes, mais trop rapidement pour nous
permettre de voir les doigts qui devraient dépasser de
la queue, et disparaît vers le nord.
Après son voyage de plusieurs milliers de kilomètres,
où va-t-il encore semer lémoi ?
Lionel Maumary